Elle s’appelait Claire, c’eût été plus crédible qu’elle portât un prénom typique, appelons-la donc Judith.
Elle était blonde, diaphane, cheveux longs et lisses, yeux noisette, peau laiteuse.
Donnons lui une chevelure épaisse et noire, frisée,
quoique chez les Ashkénazes… ?
Sous son front, plaçons un regard noir et un fourbe.
C’est tellement plus convenable à son destin.
Son père était un fin lettré, libraire à Paris, rue Monge, dans ce quartier universitaire où elle grandit, près de la montagne Sainte Geneviève.
Non, son père aurait dû être banquier ou diamantaire, homme d’argent et de profit.
Elle passa une enfance heureuse et gaie, sans aucun tracas familial, sans aucun souci d’aucune forme. Elle était enjouée et heureuse, partageant son temps entre sa famille, ses amies, les répétitions de théâtre, les déambulations dans Paris qui n’en finissait jamais de l’éblouir et l’étonner.
Joël, le frère aîné tant chéri, Michel, dix-huit mois de moins qu’elle, et la petite sœur, Sophie, toute d’activité, vif argent, rieuse et chantante.
Une famille exemplaire, qui s’appelait Zylgenstein.
Des oncles, des tantes , des cousins, des amis,tout un petit monde soudé, qui n’avait rien à voir avec la ou les religions, qui s’en moquait comme d’une guigne, et vivait parisiens, et heureux.
Ses études la menèrent en Sorbonne.
Nous étions en 1928, elle se passionna pour le grec, en traduisit des poètes, fit un mémoire sur Marcel Proust,
(ce n’était guère encore de mise)
boucla parallèlement une licence d’histoire de l’art,
et se retrouva à 23 ans professeur à Paris même.
Elle s’appelait Claire Zylgenstein.
C’était là son moindre défaut.
Judith, au front bas, au regard fourbe, avide d’argent, détestable, étrangère avec un nom pareil, Judith disparut dans la fournaise.
Michel, Joël, les parents adorés, seuls revint le vif argent Sophie, les deux jambes brisées, le front enfoncé à coups de bottes, l’esprit hagard.
Elle débarqua à Paris, hôtel Lutétia, ironie du destin, qui avait hébergé les locaux de la Gestapo.
Personne ne vint au devant de Sophie, qui fut recueillie
dans un foyer de la Croix Rouge.
Les oncles et tantes, les cousins n’apprirent pas son retour.
Ou trop tard. Certains n’avaient eux-mêmes pas effectué le retour.
Elle s’appelait Zylgenstein et n’avait pas le droit de vivre.
Elle en mourut, 6 mois plus tard.


